Le constructivisme russe en architecture : cinq chefs-d’oeuvre et un fantôme

Moscou regorge de monuments d’architecture d’avant-garde. Témoins d’une période charnière dans l’histoire de la Russie, ils permettent de saisir l’esprit d’une époque où la construction d’une société juste ne semblait pas une utopie. Artel Troika Magazine vous invite à les découvrir.

La révolution d’Octobre 1917 va de pair avec une révolution esthétique : les artistes ne veulent plus représenter le monde, mais le transformer et le réinventer, faire en sorte que la vie et la création ne fassent plus qu’un. S’ils sont nombreux à être mus par ce désir aux quatre coins du globe, ils obtiennent en Russie — pour quelques années, du moins — la possibilité et les moyens de le réaliser.

En 1923, répondant à un appel d’offres, les trois frères Vesnine présentent un projet pour le futur " Palais du travail ".
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Fini, les enfilades de pièces, les chambres secrètes, les dédales de couloirs et autres cours intérieures. Les salles sont vastes et lumineuses ; le plan, simple et épuré, l’organisation — une ellipse et une tour carrée, reliées par un pont —, claire. Ce Palais version nouveau siècle ne cherche pas à égarer le visiteur — l’architecture de l’avenir n’a rien à cacher ; elle se lit et se comprend aisément.
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Les frères Vesnine comparent d’ailleurs leur projet de bâtiment à " un abécédaire ", où les éléments de verre seraient les consonnes, et ceux de fer, les voyelles. Le langage traditionnel de l’architecture est révolu ; le nouveau, capable de raconter le monde qui se crée ici et maintenant, est à inventer.

À l’époque, le rêve de l’Internationale communiste est bien vivant, Moscou est appelée à devenir la capitale mondiale du prolétariat — et les artistes osent voir les choses en grand. Le Palais du Travail, censé accueillir les délégués ouvriers, soldats et paysans du monde entier, est doté d’une salle de réunion prévue pour plus de dix mille personnes, d’un musée de l’histoire sociale, d’une station de radio et, bien sûr, d’un observatoire astronomique. Le projet des frères Vesnine ne sortira jamais de terre. Mais il marque un tournant décisif dans l’histoire de l’architecture. Le constructivisme est né, les lieux d’habitat et de vie ne seront plus jamais les mêmes...

Maison Melnikov : l’icône

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Photo: Denis Yesakov

Cette révolution est perçue avec une acuité toute particulière par une autre figure majeure de ce temps — Constantin Melnikov, auteur de réalisations parmi les plus emblématiques de l’architecture de l’avant-garde russe. Sa demeure, cachée dans une ruelle du vieux quartier de l’Arbat, n’a rien perdu de sa fraîcheur ni de son aspect futuriste : à la contempler, on a le sentiment d’entrer de plain pied dans une nouvelle ère de la construction, nécessairement grandiose. L’architecte en est pour sa part convaincu, quand il déblaie, en 1929, les quelque six cent mètres carrés de terrain que le Parti lui a généreusement accordés deux ans plus tôt — à une époque où la propriété privée a été abolie depuis dix ans et où le logement individuel est devenu un luxe inouï. Mais Melnikov a fait fureur, à Paris, avec son pavillon conçu spécialement pour l’Exposition des arts décoratifs — et la " star " a droit à certaines concessions. En outre, cette maison n’est, pour l’architecte, qu’un prototype expérimental, un modèle qui pourra être reproduit à l’infini, et dont pourront bénéficier tous les ouvriers soviétiques.

Pourtant, ce qui devait n’être qu’un point de départ devient un terminus. Comme d’autres artistes phares de la période, Melnikov tombe rapidement en disgrâce. Dans les années 1930, le Parti ne veut plus changer le monde — ses dirigeants le considèrent bien assez modifié comme cela. Il ne s’agit plus de " poursuivre la révolution " mais d’en glorifier les pères — y compris au moyen de l’architecture. Et c’est une tâche bien trop étriquée pour l’esprit de Melnikov, dont les idées sont jugées outrageusement audacieuses et indépendantes.
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Photo: Denis Yesakov

Il n’a plus le droit de travailler. Il vivra reclus pendant quarante-cinq ans, jusqu’à la fin de ses jours, dans cette tour aux fenêtres alvéolaires de l’Arbat, devenue sa forteresse, son île enchantée dans un océan de médiocrité.

Mais la maison de Melnikov retrouve aujourd’hui un nouveau souffle, fascinant les architectes contemporains par son organisation et sa structure singulières, en particulier ses ingénieux systèmes de chauffage et de ventilation.

Une boulangerie entièrement automatique

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Un constat valable pour quasiment l’intégralité du patrimoine constructiviste, dont les idées, très en avance sur leur temps, ressortent actuellement de l’ombre. C’est le cas des merveilles technologiques que constituaient les khlebozavod, littéralement " usines à pain ", de l’ingénieur Gueorgui Marsakov. Bâties entre 1931 et 1937 — cinq à Moscou et deux à Saint-Pétersbourg —, elles atteignent une productivité de trois cents tonnes de pain par jour, surpassant largement celle de leurs concurrentes allemandes, limitées à douze tonnes journalières.
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Marsakov a inversé la chaîne de production traditionnelle, l’a placée sur des rails et l’a bouclée, le tout formant une machine parfaitement autonome. La farine, versée dans des mini silos depuis le dernier étage du bâtiment — cylindrique —, était transformée et divisée en morceaux de pâtes au niveau inférieur, puis cuite à l’étage encore au-dessous, pour ressortir en miches croustillantes et dorées, prêtes à être livrées, au rez-de-chaussée.
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Enthousiastes, les autorités soviétiques demandent à Marsakov d’élargir ce système de chaîne circulaire à toute une ville et à d’autres produits. Dans le projet que leur soumet l’ingénieur, les habitants devaient pouvoir récupérer tous les matins à la même heure, devant leur porte, leur bouteille de lait frais et leur boîte d’œufs, directement livrées, sur un tapis roulant, depuis les fermes avoisinantes.

Faut-il préciser que сe projet ne verra jamais le jour ? Les usines à pain elles-mêmes seront d’ailleurs rapidement démontées après la mort de leur créateur : en 1963, l’heure n’est plus à l’innovation... Seuls les murs de ces boulangeries industrielles sont encore debout aujourd’hui, témoins silencieux de l’histoire de leur bâtisseur génial.

Le club ouvrier : les loisirs du prolétariat

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Photo: Andrei Kryuchenko

Aux usines, nouveaux espaces de travail, il fallait de nouveaux lieux de loisir. Une fois sa journée terminée, l’ouvrier soviétique n’était pas censé aller se souler au café. Dans la pensée marxiste, au sein de l’État socialiste, le prolétaire cessait d’être une simple vis du système pour retrouver sa dignité d’homme, notamment dans le travail créatif. Tel un humaniste de la Renaissance, il devait savoir chanter, danser, peindre, jouer de tous les instruments de musique... Et c’est au club ouvrier qu’il allait s’initier à ces savoirs, découvrir les trésors de la culture mondiale.

Les architectes sont chargés de concevoir des projets inédits pour cette nouvelle institution. En 1930, Ilya Golossov créée le club ouvrier Zouïev, dans le nord de Moscou, destiné aux chauffeurs de tramways. L’architecte, qui veut rompre avec les formes classiques — " Nous les croyons éternelles, mais elles sont l’apanage de l’histoire ", écrit-il — propose une combinaison singulière de figures géométriques, orchestrées autour d’un cylindre transparent.
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Photo: Andrei Kryuchenko

L’effet est spectaculaire : le bâtiment rappelle lui-même un mécanisme. Le Corbusier disait qu’une maison devait n’être qu’une " machine à habiter " ; le club Zouïev devient, littéralement, cette " machine à s’instruire et se divertir «. » On peut décorer des murs à l’infini, disait Ilya Golossov à ses élèves. Mais un jour, toutes les décorations tombent, s’abiment ou sont retirées pour être remplacées par d’autres... Les volumes, eux, sont éternels. " Le temps lui aura donné raison : les formes audacieuses du club ouvrier Zouïev n’ont rien perdu de leur puissance évocatrice ni de leur originalité.

Garage Melnikov : un nouveau schéma de circulation

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Le visiteur contemporain est tout aussi frappé par les formes laconiques du Garage pour bus de Bakhmétevsky, construit en 1927 par Constantin Melnikov. Abritant aujourd’hui le Musée juif et centre de tolérance, ces locaux ont été conçus pour accueillir 125 autobus de la marque britannique Leyland, achetés en 1926 par les autorités de Moscou pour gérer les déplacements d’une population citadine en croissance exponentielle. Entre 1920 et 1926, la population de la capitale passe en effet du simple au double, de un à deux millions.

Les autobus britanniques sont d’abord installés dans un petit garage du centre historique, rue Ordynka. Mais l’espace n’est pas adapté : " Les chauffeurs ne savaient pas s’y prendre avec ces beaux engins étrangers. Ils leur faisaient faire marche arrière afin de les garer pour la nuit à grand renfort de jurons... ", se souvient Melnikov, dans ses Mémoires.
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L’architecte conçoit un garage d’un genre nouveau, associant à la réalisation son ami, l’ingénieur de génie et autre grande figure du constructivisme Vladimir Choukhov. Installé dans le nord de la capitale — alors banlieue ouvrière, devenu aujourd’hui un quartier branché —, le garage de Melnikov fonctionne selon un système totalement inédit : le soir, les bus entrent par une des six portes du bâtiment, traversent le vaste espace sans cloisons de 8 500 m2 et s’installent en file, les uns derrière les autres, pour ressortir le lendemain matin par l’autre côté. Si ce schéma de circulation paraît aujourd’hui d’une simplicité extrême, Melnikov a été l’un des premiers architectes au monde à l’inventer. Et le lieu trône toujours, cathédrale majestueuse du nouveau monde, pour nous le rappeler.

Le Corbusier à Moscou

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Photo: Andrei Kryuchenko

Principe clé de l’architecture d’avant-garde, la libre circulation des objets et des personnes a été mise en œuvre avec brio dans le seul projet que Le Corbusier ait réalisé à Moscou : le siège du " Centrosoyouz ", ou Union centrale des sociétés de consommation d’URSS. Aujourd’hui, ce sont les employés de l’Institut fédéral de statistique qui profitent au quotidien des volumes immenses et lumineux du bâtiment, situé en plein centre de la capitale. Pour circuler entre les étages, la plupart préfèrent encore à l’escalier l’élégante rampe conçue par l’architecte suisse — si pratique, avant l’ère de la numérisation, pour transporter les lourds chariots remplis de documents.
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Photo: Andrei Kryuchenko

Construit en 1936, l’édifice a subi, depuis, des pertes considérables : il a été privé de ses pater-nosters, ces ascenseurs continus qui lui insufflaient son rythme vital, et ses vastes pièces intérieures — véritables open spaces avant l’heure — ont été réaménagés en plusieurs petits bureaux indépendants. Mais le Centrosoyouz a conservé son aspect extérieur imposant, bloc épuré au toit extra plat et aux immenses façades entièrement vitrées, constituées de fenêtres en bandeau, semblant planer au-dessus du sol sur ses pilotis...

Inna Doulkina
Voyages associés
De Moscou à Saint-Pétersbourg
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  • 8 jours
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  • toute l'année
  • Moscou, Saint-Pétersbourg

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